LA CAUSE HUMAINE / Patrick Viveret

Le philosophe avance avec limpidité et rigueur quelques idées-phares qu’il défend dans ses rendez-vous internationaux (forum social mondial), les interviews et ses livres…

 

►Il avance : démesure, enfers et…

 

Les ravages de la démesure (hubris chez les Grecs anciens) dans l’inégalité des richesses, les secteurs marchands et financiers, notre rapport à la nature, les fondamentalismes, les relations humaines…La crise financière, dit-il, est liée à celle de l'économie spéculative dans son rapport à l'économie réelle. Moins de 3 % seulement, sur les 3.200 milliards de dollars qui s'échangeaient auparavant chaque jour correspondaient à des biens et des services réels ! On paye, à travers cette démesure, les conséquences du mal-être et du mal de vivre. Les budgets de stupéfiants et d'armements totalisent plus de vingt fois les sommes qui seraient nécessaires pour l'eau potable, l'accès aux soins de base, la lutte contre la malnutrition, etc. Les budgets de la publicité répondent à une logique compensatrice et consolatrice (stress, de compétition et de destruction)

Et au cœur de tout cela, il y a un poumon central qui s'appelle les "paradis fiscaux", qu’il préfère appeler les "enfers fiscaux".

 

Mais nous, nous pourrions dire : "Nous prenons l'engagement mutuel d'arrêter tout commerce avec un acteur quel qu'il soit dont on aura fait la preuve qu'il a un lien avec un enfer fiscal. Nous demandons la création d'une commission d'enquête, pour être nets sur l'information, et d'une commission de veille et de suivi lorsque des opérations civiques auront été déclenchées".

 

On assiste, précise-t-il, à un creusement des inégalités corroborées par Oxfam dans une étude récente : « la fortune personnelle des 85 personnes les plus riches est égale aux revenus cumulés de 3,5 milliards d’êtres humains » ! On arrive à des niveaux d’inégalités obscènes (et ça ne cesse de s’aggraver), ainsi qu’à la destruction du tissu social, et on entre dans la phase de destruction du processus démocratique lui-même.

 

►Il avance : fondamentalismes, le marchand et l’idéologique, le religieux…

 

Une autre caractéristique du fondamentalisme marchand est de ne pas s’intéresser à ce qui se passe pour les vaincus de la compétition économique comme la Grèce, le Mali, la Centrafrique et l’Ukraine. Les institutions politiques et sociales de ces pays sont alors en ruine, ce qui favorise l’émergence du second fondamentalisme, le fondamentalisme identitaire qui prend des formes religieuses ou nationalistes.

En France, si des signaux forts ne sont pas donnés d’ici là par le gouvernement, c’est le Front National qui bénéficiera de cette situation, car Marine Le Pen a construit (avec un cynisme très habile) l’idée que c’est elle qui serait la mieux à même de lutter contre l’oligarchie financière et pas seulement contre l’immigration.

Du coup, les deux sources du fondamentalisme identitaire se trouvent rassemblées : à la fois l’exploitation de la peur contre des boucs émissaires tels les immigrés, les tziganes, aujourd’hui les Roms etc. ; mais aussi l’exploitation de la colère légitime contre les ravages sociaux que provoquent les politiques d’austérité, dictées par l’oligarchie financière. C’est bien d’ailleurs sur ce double fond que s’appuyèrent le fascisme et le nazisme à leur origine, puisqu’ils s’étaient beaucoup nourris de la critique du capitalisme dans les années trente avant de faire alliance

Les deux fondamentalismes s’entretiennent mutuellement, car le fondamentalisme marchand détruisant la substance de la société, les repères, les identités, devient le terreau du fondamentalisme identitaire. Aujourd’hui les très riches et les ultra-riches – pour reprendre des distinctions sociologiques récentes (à peine 1 % de la population en France) – finissent par détenir le pouvoir économique, l’essentiel du pouvoir médiatique ont les moyens au minimum d’influencer fortement les politiques par leur lobbying et même de les acheter par des logiques de corruption…

 

►Mal-être, malévolat et bénévolat…

 

Le mal-être et la maltraitance sont le nœud de la crise systémique actuelle, il faut les remplacer par la « sobriété heureuse ». Passer du « malévolat » au bénévolat. Les suicides dans les entreprises ou le débat sur le travail du dimanche montrent que l’on doit arrêter de penser en termes de temps de travail et plutôt en temps de vie, de l’accompagnement de la naissance jusqu’à la mort, en passant par des temps de congés sabbatiques tout à la fois écologiques, sociaux et spirituels.

 

Dans nos sociétés de flux tendus, le temps de la vie dite active ne prend en compte que des activités génératrices de flux monétaires. Dès lors, toute activité, aussi utile soit elle – donner la vie, éduquer des enfants, se former, gérer un foyer, avoir une activité bénévole etc. –, qui ne s’exprime pas monétairement, est réputée improductive.

 

Le terme de crise est un mot écran. Normalement il décrit une situation aiguë, conjoncturelle. Mais là on parle d’une «crise» qui durerait depuis les années 70… Il vaudrait mieux emprunter à Karl Polanyi son concept de «grande transformation» pour qualifier cette nouvelle mutation profonde, à la fois écologique, globale, sociale et informationnelle. Ou parler, avec Edgar Morin, de «métamorphose». En fait, comme l’ont pointé les Indignés, la crise est une arnaque. C’est le récit qu’a inventé une oligarchie mondiale pour préserver ses intérêts alors que le monde est bousculé par cette «grande transformation».

 

Cela passe notamment par le discours sur la dette. Michel Rocard et Pierre Larrouturou l’ont montré dans un livre récent : le processus de la dette est apparu avec les politiques reaganiennes et thatchériennes. Et cela relève davantage de l’escroquerie en bande organisée que de la crise.

Comment procéder alors ? Grâce au trépied résistance créative, proposition transformatrice et expérimentation auto-organisée, issu du mouvement ouvrier et de l’économie sociale.

 

► Qui dit décroissance, dit… ?

 

Le terme de décroissance peut être contre-productif s’il n’est pas précisé et spécifié : que faut-il faire décroître, et pour qui ? Il faut affirmer que nos formes actuelles de croissance sont insoutenables, mais pas qu’on refuse un développement de mieux-être. La « sobriété heureuse » défend des formes de décélération et de décroissance, mais pas pour l’éducation ou la santé, et pas pour les populations où les questions-clés restent la malnutrition et l’accès à l’eau potable.

 

►Comment lutter contre ces forces mortifères ?

 

On peut donc s’inspirer des arts martiaux qui permettent de construire un conflit dans une forme non violente : l’adversaire reste un partenaire. Le “jujitsu de masse” inventé aux États Unis par Saul Alinsky dans la lutte contre la discrimination raciale permet d’aller repérer les points faibles de l’adversaire et de les utiliser.

Par exemple, l’oligarchie financière a deux points faibles : ils sont peu nombreux (moins de 1% de la population) et ils ont un capital réputation extrêmement faible (le crédit du système bancaire, des multinationales, des classes politiques est très limité). Si on attaque ces points faibles, on a plus de chance d’aboutir, d’enregistrer des victoires que si on est dans des formes militantes traditionnelles qui attaquent globalement sans distinction.

Au lieu de dire, comme le candidat François Hollande : « la finance est sans visage » et se révéler ensuite impuissant à la combattre, ciblons, identifions les visages de la finance qui incarnent ce dont on ne veut pas ; on ne veut pas des paradis fiscaux, alors ciblons par exemple en France la BNP qui détient plus de 300 filiales dans les paradis fiscaux pour amputer son capital réputation et demandons ensuite que sa licence bancaire soit retirée.

Cela ne veut pas dire que toutes les problématiques de la finance et des paradis fiscaux auront été résolues mais on aura construit des éléments d’un conflit significatif et exemplaire, qui a de bonnes chances d’enregistrer des victoires partielles pour développer d’autres formes de résistances.

 

►Une méthodologie pour avancer et réussir ?

 

Une méthodologie que j’ai expérimentée est celle de la « construction de désaccords ». On part du principe que ce qui est toxique ce n’est pas le désaccord, la divergence ou la contradiction mais c’est le malentendu au sens fort du terme (on ne s’entend pas, on ne se comprend pas). Le malentendu est générateur de soupçon et de procès d’intention.

 

Patrick Viveret propose ainsi un exemple de débat entre un « pronucléaire » et un « antinucléaire ». Deux volontaires énoncent un argument l'un après l'autre. « On peut changer de débatteurs au cours du débat, si l'affect prend le dessus. C'est d'ailleurs mieux, surtout si certains sont très identifiés à leur positionnement » Le co-animateur note les points de désaccords, les points d'accords, et aussi les points qui posent question où manifestement l'information manque encore aux uns et aux autres...

 

Exemple avec la question : « Faut-il arrêter le nucléaire ? ». Dans la colonne « accords » : on note « économies de ressources fossiles ». Dans la colonne « désaccords » : on note « les risques » (pas perçus de la même manière). Dans la troisième colonne : « Point d'accord sur les besoins de plus d'informations », on note par exemple que les deux camps voudraient savoir « où en est l'état du débat sur le nucléaire dans les autres pays... »

 

L'étape suivante requiert un certain effort intellectuel, car il faut repérer, reconnaître les points forts de l'autre camp (sans pour cela renoncer à ses propres perceptions...). La configuration ne change pas, les débatteurs sont au centre. L'assemblée doit toujours être participative. L'animateur se tourne d'ailleurs d'abord vers elle et interroge les « pro » puis les « antinucléaires » (ou inversement), et leur pose cette même question : « Qu'est-ce qui doit absolument être pris en considération dans le point de vue que vous ne partagez pas ? » Cette phase est parfois propice à de nouveaux changements de posture. Elle donne, en tous les cas, lieu à un dépassement dynamique.

Cette phase n'a pas nécessairement pour objectif d'effacer le désaccord - même si cela peut se produire. On cherche à ce que le désaccord final soit qualitativement meilleur ».

Enfin, comme tout le processus a été tracé, organisé sur le papier, au cas où une décision peu heureuse serait prise au final (et malgré tout), le débat ne serait pas complètement à refaire ! L'option hypocrite : personne ne veut fâcher personne, on choisit une solution qui fait consensus mais qui génère de la frustration, du non-dit, qui éclatera un jour ou l'autre...

Ou l'option « on va au clash » : le rapport de force est ouvert, des camps se montent les uns contre les autres. Non seulement le projet risque de capoter, mais la synergie du groupe en prend un coup.

 

L’assemblée est attentive et concentrée ; le nombre de questions durant l’échange qui suivra devra être écourté…

Notes de f54 (avec différentes partitions)