Conférence 9

L' AGRO-ECOLOGIE

POUR NOURRIR

LE MONDE /

 

Marc Dufumier

 

Mercredi 18 mai 2016

 

 

 

 

Réécouter la conférence ! Sur : https://www.vandoeuvre.fr/agenda/conference-up%C2%B2v-l-agro-ecologie

 

 

Le titre de la conférence était-il trop long pour l’affiche ?

À « l’agroécologie pour nourrir le monde »Marc Dufumier s’empressa d’ajouter « correctement et durablement » ! C’est loin d’être anodin.

Pas anodin non plus de dire qu’il avait fallu rajouter des chaises dans la grande salle de La Ferme du Charmois.

 

Les agronomes et agriculteurs ont partiellement réussi à suivre l’alimentation des hommes malgré la croissance démographique impressionnante, en devant doubler sa production végétale d’ici 2050.

Mais voilà : partiellement…car la quantité autant que la qualité posent d’énormes problèmes.

 

►Agréocologie, le remède (miracle) ?

L’agroécologie ?...Une éthique de la vie (Pierre Rhabi), la conciliation de la performance écologique, économique et sociale (Stéphane le Foll), une discipline scientifique (Miguel Altieri).

Marc Dufumier ne prône pas la nature naturelle : l’homme a heureusement changé et amélioré les paysages. Les bocages, les rizières, l’utilisation des eaux, les connaissances sur le choix des semences et la variété des cultures entre autres sont le fait de l’homme et ce, depuis le développement de ses connaissances et de ses outils.

L’agronomie a développé des logiques d’agriculture, notamment celles de chercher à tout augmenter et à normaliser un maximum. C’est une discipline appliquée pour répondre à des enjeux économiques d’abord, sociaux aussi, pour nourrir une population croissante. Aussi Marc Dufumier associe-t-il le « nomie » d’agronomie au « nomie » d’économie (nomo- du grec ancien νόμος, nómos (loi, à l'origine règle pour partager les terres).

 

►Les soucis ne sont pas moins graves…

Le fait qu’on ait assigné à l’agriculture les objectifs suivants, pose aussi bien des questions :

-          Accroître les rendements à l’hectare : pourquoi pas. Cependant cela peut devenir  antinomique avec une certaine qualité et diversité positive des cultures,

-          Avoir engagé une course de plus en plus rapide vers le progrès et la rentabilité : mais « faire vite est incompatible avec le 95% gage de succès pour les expériences »,

-          Améliorer pour davantage de rendements les variétés de plantes hors contextes particuliers : cela ne va pas de soi ; le riz en ligne, par exemple, a souvent été refusé car contraire aux rythmes quotidiens des femmes et des hommes de leur côté attachés au travail du café…

-          Augmenter tous les paramètres, de plus en plus normatifs : c’est aussi ne pas gérer la non-intégration d’événements inopinés comme les sangliers ou l’influence d’autres animaux…

-          Généraliser et standardiser : mais certaines variétés s’adaptent mal aux climats différents entre Nord et Méditerranée, entre Bretagne et Alsace…il y a de la marge. L’uniformité n’est pas forcément synonyme d’efficacité,

-          Utiliser les produits en –cide et de plus en plus les ravages des perturbateurs endocriniens avec des effets retards importants et aggravants sur les fœtus, les bébés et une espérance de vie estimée à moins dix ans !...Sur ce point Marc Dufumier évoque les vingt années nécessaires pour prouver les méfaits et invoque le Principe de Précaution (dans ce cas, en total respect avec la loi. Cf. la soirée « La philo en petits morceaux »)

Des faits sont avérés. Depuis trente ans on a cité le réchauffement climatique et il est impossible de nier que les vendanges par exemple sont partout avancées de quinze jours…Etc.

 

►Dans l’temps et maint’nant ?

On ne choisit plus les graines parmi les meilleures sélectionnées chez soi, celles qui ont été les moins affectées par les insectes piqueurs-suceurs. Les plantes avaient adopté des tiges et feuilles plus ou moins poilues ou lisses en conséquent…Une simplification à l’extrême des semences entraîne aussi une fragilité supérieure. Les insectes mutants et plus résistants obligent à des doses supérieures de produits phytosanitaires. Et on ajoute chaque fois d’autres molécules contre toutes les nouvelles attaques !

Les agronomes, sans être pour autant liés à Monsanto ont été dans cette démarche. Cette augmentation quasi générale a alors touché le déploiement de machines de plus en plus onéreuses, l’extension des superficies, la multiplication des robots de traite perfectionnés, des spécialisations de cultures réduites et limitées par régions entières, afin de parvenir à des économies d’échelles. Ici on manque de paille et de fumier, là de phosphore, de potassium, de calcium et autres oligo-éléments ;  là-bas on a trop de lisier. Partout on a recours à un usage intensif des énergies fossiles et les eaux se dégradent…

La PAC a un moment apporté de nécessaires subventions en même temps que la mauvaise qualité. Les agriculteurs, comme souvent les ouvriers, ont été piégés et pénalisés alors qu’ils ont fait ce qui leur était demandé…

 

► Il faut changer de paradigme ! (Cf. la soirée « La philo en petits morceaux » bis !)

…et rendre intelligible la complexité et le fonctionnement des agrosystèmes.

Et pour cela revenir aux essentiels : profiter au maximum de l’énergie solaire encore gratuite et du carbone de l’air pour la photosynthèse, conserver précieusement la couverture végétale permanente et le stockage de l’eau dans les sols. Il est important aussi apporter l’amidon, le sucre, les lipides, les pailles et tous les résidus qui constituent le précieux humus (NDLR : terres nues et labourages ne sont pas ses alliés). L’association des cultures fera aussi partie des ingrédients. Les vers de terre et les bons insectes prédateurs remplacent bien des produits de laboratoire. Les précieuses légumineuses fabriquent des protéines avec l’azote de l’air : alors ne négligeons ni la prêle, la luzerne, le sainfoin, le lupin, les fèveroles, les petits pois, lentilles, pois chiche…

Pourquoi faire tant de maïs qui demande tant d’eau (en août). Pourquoi pas plus de haies ? Pourquoi pas de l’agroforesterie, en apportant des noix, du bois et de l’humus dans un champ de céréales elles-mêmes variées ? Ce n’est pas l’agriculture de papys ni un retour à une tradition du « c’était mieux avant »…

En fait, Marc Dufumier propose une agriculture moderne et intelligente. Une autre façon de concevoir la Recherche qui puisse aider l’agriculteur à utiliser toutes les ressources naturelles plus et mieux encore : racines, bois, champignons micorhisiens (association symbiotique entre des champignons et les racines des plantes), tous les éléments minéraux,

Si les rendements sont inférieurs en bio (même de moins 40%), il n’y a plus d’intrants à acheter et la valeur ajoutée est réelle. La France pourrait choisir les légumineuses et moins de blé ; choisir un peu plus de main d’œuvre et moins de chômage. C’est donc un oui massif qu’il nous a envoyé : « sans problème, on peut nourrir 10 milliards d’humains ! » C’est cependant avec un réel pessimisme qu’il juge la classe politique mondiale pour y parvenir.

 

► Des échanges…avec la salle

Goût/dégoût ? Il faudrait également revoir notre éducation au goût jusqu’aux caisses des supermarchés où trônent notamment tant de cochonneries pour les enfants.

Zéro labour ? L’enfouissement des « mauvaises herbes » avant germination certes, mais destruction de la mince couche d’humus et des vers de terre. Une prairie temporaire avec de la luzerne pendant trois ou quatre ans vaudrait mieux.

Méthanisation ? Si on pouvait ainsi mieux éviter les algues vertes en Bretagne, oui. Oui aussi pour apporter du chauffage dans les bâtiments de la ferme et aider au séchage. Il faut rester à de petites unités. Marc Dufumier ne porte pas dans son cœur les fermes des mille vaches, l’hors-sol et tout gigantisme.

Orientation, enseignement ? L’agrosystème c’est du scientifique. Pas forcément de la chimie industrielle. La biologie moléculaire est intéressante. On n’est pas obligé d’avoir recours aux OGM, d’autant qu’on découvre aussi des gênes « dormants » et des gênes « poubelles ». Pourquoi pas davantage d’écoles en agroécologie. On peut certes retrouver des variétés anciennes qui ont fait leurs preuves. On peut enseigner une vision systémique avec de la transdisciplinarité (…et s’opposer aux lobbies et à la puissance de la FNSEA…)

D’autres idées « + », en vrac : Pas d’excréments dans la mer et développement des toilettes sèches. Du bio des cantines (scolaires, d’entreprises, EHPAD, plats à domicile…) Aider davantage les agriculteurs qui passent au bio (la consommation a quand même doublé en cinq ans). L’agriculture équitable également en progrès est une bonne chose. Améliorer la conservation des produits. Insister sur la fiabilité des labels et certifications. Aider aux changements de comportement : moins de viande et éducation au goût et à la santé…

► Un vœu

De retour en arrière, il n’est pas question. C’est de beaucoup d’intelligence et de science dont on a besoin ! Consommateurs, agriculteurs et environnementalistes, même combat !

(F54)

Parmi ses ouvrages

-50 idées reçues sur l'agriculture et l'alimentation, Allary édition, Paris, 2014 réédition : Marabout, 2015

-Agriculture biologique : espoir ou chimère ?, débat avec Gil Rivière-Wekstein, modéré par Thierry Doré, collection Le Choc des idées, Le Muscadier, 2013

-Altergouvernement, ouvrage collectif avec Paul Ariès, Geneviève Azam, Marie Duru-Bellat, Claude Égullion, Jean-Baptiste Eyraud, Susan George, Jean-Marie Harribey, Franck Lepage, Philippe Leymarie, Laurent Mucchielli, Aline Pailler, Nathalie Péré-Marzano, Fabien Piasecki, Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Clarisse Taron, et Jacques Testart, Le Muscadier, 2012